Le soir du 12 mai 1765, la cour de Versailles retient son souffle alors que Marie‑Antoinette fait glisser une fourchette à trois dents dans son assiette de poulet à la crème. « C’est le geste d’une reine », murmure le maître d’hôtel, tandis que les courtisans, encore habitués aux couteaux, observent la scène avec curiosité.
A renaissance painting of a feast — Photo : Cande Westh sur Unsplash
Cette scène n’est pas le fruit du hasard : la fourchette a déjà fait son entrée à la cour française grâce à Catherine de Médicis, qui, en 1533, introduit une petite fourchette à deux dents pour les fruits. Son usage reste toutefois limité aux élites italiennes et aux cercles de la haute noblesse, car la plupart des Français considèrent encore le couteau comme l’unique arme de la table.
Les moralistes de l’époque, comme le pamphlétaire Jean‑Baptiste de La Chapelle, raillent l’objet en le qualifiant de « instrument de la décadence ». En 1669, le cardinal Mazarin fait même interdire son usage lors des repas officiels, craignant que la délicatesse ne corrode le caractère guerrier des nobles.
La Révolution renverse ces préjugés. En 1793, le Comité de salut public publie un décret qui encourage l’usage de la fourchette comme symbole d’égalité et d’hygiène, affirmant que « tous les citoyens, du plus humble au plus noble, doivent manger avec les mêmes ustensiles ». Cette mesure contribue à la diffusion massive de l’outil parmi les classes populaires.
L’industrialisation du XIXᵉ siècle accélère la démocratisation : en 1850, les usines de Saint‑Étienne produisent plus de 200 000 fourchettes en acier, réduisant le prix d’une fourchette de 12 livres à moins d’un sou. Le nombre de ménages français possédant au moins une fourchette passe de 12 % en 1800 à 78 % en 1900.
Aujourd’hui, la fourchette est un symbole de la civilité française, mais son histoire rappelle que même les gestes les plus anodins peuvent être le théâtre de luttes culturelles et sociales.